Samedi 26 mars, alors que les journalistes accrédités de la presse étrangère installés à l’hôtel Rixos situé dans capitale libyenne prenaient leur habituel petit-déjeuner, une jeune femme libyenne fait irruption dans le restaurant de l’hôtel et s’installe à une table aux côtés de journalistes. D’emblée, la jeune femme se presse de raconter son témoignage, en pleurs.
Extrait du JT de 20 heures de France 2 du samedi 26 mars
La jeune femme, se présentant comme Iman al-Obeidi (ou Eman al-Obeidi), ouvre son manteau et montre des ecchymoses ainsi que des cicatrices à la cuisse. Les journalistes brandissent alors leurs caméras, leurs appareils photo et leurs bloc-notes pour tenter de recueillir le témoignage troublant de la jeune femme, défiant courageusement la censure imposée par le régime dictatorial de Kadhafi.
Affirmant avoir été torturée et violée “à plusieurs reprises” pendant deux jours par quinze hommes, des « Kataeb (bataillons) » du colonel Mouammar Kadhafi, la jeune femme raconte avoir été arrêtée à un poste de contrôle dans la région de Tripoli parce qu’elle était originaire de Benghazi, fief de l’opposition se trouvant à 1000 km à l’est de Tripoli, où est abrité le quartier général de l’opposition depuis un mois.
“Filmez, filmez, montrez au monde tout ce qu’ils m’ont fait”, balance la jeune femme en direction des journalistes, tout en tentant d’échapper aux personnels de l’hôtel et aux agents de sécurité des autorités libyennes omniprésents qui tentent de la faire taire. Un journaliste du Financial Times, Charles Clover, qui tente de défendre la femme est alors malmené, une caméra de CNN est cassée, et des portables appartenant aux journalistes sont arrachés. L’objectif est clair : dissimuler toute trace de ce témoignage inédit. L’équipe de Sky News affirme même avoir été intimidée avec une arme par les agents de sécurité libyens, témoigne Lisa Holland, envoyée spéciale pour Sky News à Tripoli, dans le but de les empêcher de filmer la scène.
Alors emmenée de force dans le parking de l’hôtel, un journaliste demande à la jeune femme : “Où ils t’emmènent ?”. “A la prison”, réussi à répondre la jeune femme avant d’être mise dans une voiture aux vitres teintées fonçant à toute vitesse à une destination inconnue. Un membre des services de sécurité affirme qu’elle sera hospitalisée. “C’est une folle”, dit-il. “Elle est ivre. Vous n’avez pas senti l’odeur de l’alcool ?”, lance un autre par la suite.
La tension était palpable peu après lors d’une conférence de presse, les journalistes étant inquiets du sort qui sera réservé à la jeune femme, dont le témoignage reste invérifiable, faute de pouvoir la rencontrer. Le vice-ministre des Affaires étrangères libyen, tentant d’esquiver les questions sur ce “cas”, a affirmé qu’il n’y avait pas assez d’élément sur l’« incident », assurant que la femme allait être traitée “conformément à la loi”.
“D’après les premiers éléments de l’enquête, la femme était ivre”, lance peu après Moussa Ibrahim, un porte-parole du régime. « Elle a été emmenée dans un hôpital pour s’assurer de ses capacités mentales », ajoute-t-il sous le regard stupéfait des journalistes.
“Soyez professionnel. Pourquoi vous intéressez-vous au seul cas de cette femme, alors qu’il y a des centaines qui ont besoin de votre attention ?”, déplore M. Ibrahim, visiblement gêné. Et quand les journalistes expliquent qu’ils ne disposaient pas de liberté de mouvement pour rencontrer d’autres cas, il répond : “C’est pour votre sécurité. Les gens sont en colère après les raids étrangers et peuvent menacer votre sécurité”.
“Nous sommes en train de vérifier qui elle est, qui est sa famille et si on a vraiment abusé d’elle ou s’il s’agit simplement de fantaisie”, ajoute-t-il, affirmant que “l’intégrité physique” de la femme sera assurée.
“Dans un pays où depuis un mois les autorités affirment que tout va bien, voici donc à quoi ressemble la liberté d’expression et la liberté de la presse”, résume nerveusement Franck Genauzeau, correspondant pour France 2 à Tripoli dans un sujet du 20 heures de France 2 du samedi 26 mars. Aucune sortie n’est en effet permise aux journalistes sans l’autorisation des pouvoirs libyens et sans la compagnie d’un officiel. Les taxis osant transporter des journalistes qui souhaitent s’aventurer seuls à l’extérieur risquent la prison. « C’est la loi. Le chauffeur doit avoir une autorisation préalable. C’est pour votre sécurité », répète M. Ibrahim.
Surprise, au matin de ce dimanche 27 mars : le discours du régime de Kadhafi à propos de la jeune femme a changé. Alors que le régime affirmait que la jeune femme était “ivre” et qu’elle souffrait de “troubles mentaux” il y a encore peu, Franck Genauzeau témoigne que les autorités ont expliqué qu’elle va “bien” et qu’elle est “en sécurité” dans un lieu qui n’a pas été précisé. Les autorités ont dit que la jeune femme était “tout à fait saine d’esprit”, et que les médecins ont bel et bien constaté des traces d’agression sur son corps.
“Un banal fait-divers”, et non “un exemple de répression” de la part du régime, disent les autorités, qui continuent de minimiser les faits. La jeune femme sera prochainement autorisée à voir la presse ajoutent les autorités, dès que “sa déposition aura été prise par les policiers” et “si elle le souhaite”. Une manière de dire qu’il est probable que les journalistes ne la reverront jamais.
Selon Sky News, qui a par ailleurs interviewé Khalid Kaim, le vice-ministre des Affaires étrangères libyen, le fils d’un haut gradé de la police libyenne ferait partie de cinq personnes arrêtées dans le cadre d’une investigation après le témoignage de la jeune femme. Lors de l’interview, M. Kaim se montre transparent et confiant sur le cas de la jeune femme, témoignant même de sa visite rendue à la jeune femme, et assurant avoir vérifié qu’elle allait bien. M. Kaim, faisant référence à la pagaille survenue hier dans l’hôtel Rixos où résident les journalistes occidentaux, a reconnu que les agents de sécurité avaient “mal géré” l’incident.
Quant à une éventuelle rencontre de la jeune femme avec les journalistes, le vice-ministre des Affaires étrangères affirme qu’ils pourront la rencontrer dans les “deux ou trois jours” qui suivent. Pendant ce temps, le cas de cette jeune femme continue de provoquer l’inquiétude et l’émotion de la presse internationale.
Mise à jour à 20 h 45 : Selon les informations de France 2, Iman al-Obeidi se trouverait à l’heure actuelle toujours contre son gré au siège des forces de sécurité intérieure libyennes. Le correspondant de France 2, dans l’édition du JT de 20 heures de ce dimanche 27 mars, ajoute que la jeune femme aurait trois frères qui seraient des opposants notoires au régime libyen. Ils seraient quant à eux aussi emprisonnés par les autorités libyennes.
Christophe Duman
(Sources : AFP via Libération.fr, Sky News, France 2)

