Un journaliste-reporter togolais menacé par un officier français

« Cinquante ans après les indépendances africaines célébrées en grande pompe cet été sur les Champs-Elysées, ça surprend », déplore Rue89, parlant même de « Françafrique pas morte »

Dans une vidéo initialement publiée le 10 août sur Facebook par le journaliste Togolais Noël Tadegnon, auteur des images, puis ensuite mise en ligne par “LeTogoVi” sur YouTube pour une “meilleure diffusion”, un officier français, se présentant comme “conseiller du chef d’état-major de l’armée de terre” intimide publiquement un journaliste togolais, Didier Ledoux, qui prenait quelques photos lors d’une confrontation entre manifestants et gendarmes togolais dans la capitale du pays, à Lomé.

L’officier français, le lieutenant-colonel Romuald Létondot, attaque d’emblée agressivement le journaliste : “Tu enlèves ça, tu enlèves cette photo s’il te plaît, sinon c’est moi qui le prend, alors tout de suite” menace-t-il. “Tu veux qu’on te mette un coup sur l’appareil ou quoi ? [...] Je te demande gentillement d’enlever la photo sur l’appareil. [...] Moi on ne me prend pas en photo comme ça”. “Là je couvre un évènement !” rétorque le journaliste à l’officier français. “Je m’en fous !” répond l’officier. “C’est tout comment si je lui demande de me donner son âme ! Je fais mon travail !”, déplore le journaliste, qui porte un gilet avec écrit le mot “presse” fourni par le bureau des Nations unies du Togo, aux divers gendarmes togolais qui l’entourent.

“Tu le mets en taule” demande l’officier aux autorités togolaises présentes lors de l’altercation qui à ce moment-là commençaient à embarquer le journaliste, lorsque l’officier continue : “Tu sais qui je suis ? Je suis le conseiller du chef d’état-major de l’armée de terre. Est-ce que tu veux que j’appelle le RCGP [Régiment des Commandos de la Garde Présidentielle, ndlr] pour foutre un peu d’ordre là-dedans ? Oui ou non ? Voilà, alors je te demande d’enlever la photo. Est-ce que c’est compliqué ?” Et comme si ça ne suffisait pas, l’officier, très en colère, s’en prend ensuite au journaliste Noël Tadegnon, qui filmait l’altercation entre l’officier et le journaliste. “Toi tu enlèves ça aussi. Tu n’as pas à me filmer. [...] Tu me filmes pas.”

“Que vient chercher un conseiller spécial du chef d’Etat major de l’armée de terre à une manifestation publique dont la sécurité est en principe assurée par la Police et la Gendarmerie ?”, se demande le quotidien togolais Liberté pour lequel le journaliste travaillait, précisant qu’après que l’officier ait été rassuré que les images soient supprimées, a laissé le journaliste s’en aller. “Pourquoi donnait-il des ordres comme le montrent les images ? Autant de questions que tous les témoins de la furie de l’officier blanc se sont posées.” Le quotidien avance : “C’est curieux qu’un officier français formé en France, pays des droits de l’Homme, menace de faire venir des éléments de la garde présidentielle pour régler un malentendu qui l’opposait à un journaliste qui ne faisait que son travail.”

Zeus Aziadouvo, directeur de la publication du quotidien, explique au site Les Inrocks qu’il n’y a “pas grand chose à faire à part encaisser le coup”. “Nous n’attendons aucun soutien. Les autorités togolaises vont se ranger derrière l’ambassade de France et attendre que ça se tasse.” M. Aziadouvo a indiqué que son quotidien avait envoyé une lettre à l’ambassade de France. Mais “ici, les diplomates se comportent comme les autorités du pays. Ils ne bougent pas, ils ne disent rien. Leur communication est opaque”, se désole-t-il.

“J’étais sur le lieu de la manifestation quand j’ai vu cet officier français faire de grands gestes aux forces de l’ordre, j’ai décidé de le prendre en photo comme j’aurais pris tous les mouvements qui auraient pu sembler particulier”, a expliqué aux Inrocks Didier Ledoux qui était parti en reportage pour couvrir le congrès du parti de l’opposition UFC.

Le ministère de la Défense désavoue le militaire français : “La liberté de la presse est une valeur essentielle”

L’Ambassade de France au Togo a réagi dans un communiqué de presse, où elle y déclare :

Le véhicule d’un Officier français, membre de la mission de coopération militaire, qui se trouvait fortuitement aux abords d’un rassemblement, a fait aujourd’hui l’objet de jets de pierres. Après avoir signalé les faits au détachement de Gendarmerie qui se trouvait à proximité, l’Officier n’a pas souhaité qu’un photographe fasse une prise de vues.

Suite à la médiatisation de l’affaire, à Paris, le ministère de la Défense réagit et désavoue le militaire français : “Le ministère de la Défense ne se reconnaît absolument pas ni dans les propos ni dans le comportement de cet officier français. La liberté de la presse est une valeur essentielle”, a précisé à l’Express.fr un représentant de l’état-major. “Nous ne nous reconnaissons absolument pas dans les propos tenus par ce militaire. Nous condamnons son comportement”, a aussi déclaré le ministère aux Inrocks. Il a aussi fait savoir à Rue89 qu’il ne « se reconnaissait pas » dans l’attitude et les déclarations de cet officier, « qui ne défend pas les valeurs qui sont les nôtres ».

Le ministère a aussi indiqué que cet officier devra s’en expliquer avec le journaliste togolais. Promesse tenue, le lieutenant-colonel s’est excusé auprès du journaliste dans les locaux de l’Ambassade de France au Togo, à Lomé. Le journaliste a confirmé cette annonce du Quai d’Orsay.

Joint au téléphone par France 2, le lieutenant-colonel Romuald Létondot, — un coopérant militaire mis à disposition de l’administration togolaise par le Quai d’Orsay –, déclare avoir été “victime d’un jet de pierre d’opposant”, alors qu’il était dans sa “voiture de fonction”. “Je montrais les faits (la voiture abîmée) à un gendarme togolais quand je me suis rendu compte que j’étais pris en photo, et que cette photo pouvait être mal interprétée, ce qui a été le cas. Je me suis emporté, le but était d’empêcher une photo volée. J’ai effectivement présenté mes excuses à Didier Ledoux. Ce qui est dommage, c’est que je termine mon séjour ici, au Togo, dans quinze jours, de cette façon-là.” Son rôle au Togo, comme coopérant militaire français ? “Audit, conseil, pédagogie, formation d’officiers et sous-officiers de l’armée togolaise”.

Le journaliste togolais Noël Tadegnon, auteur des images et qui avait initialement publié la vidéo, non pas sur YouTube, mais sur Facebook, s’étonne de l’ampleur médiatique que la vidéo a engendré : “Je me suis dit, je vais tenter le coup”, a-t-il déclaré à France 2. “Je ne vais pas la proposer à Reuters, pour qui je travaille souvent, je vais la balancer directement sur Facebook. Elle a eu bien plus de succès que si elle était passée sur l’agence de presse ! Un de mes amis l’a mise ensuite en ligne sur YouTube”.

Christophe Duman

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