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Reporters Sans Frontières enchaîne WikiLeaks dans une lettre destinée à Julian Assange, son fondateur

Décidément, la polémique sur la publication d’environ 91.000 documents confidentiels sur la guerre en Afghanistan par WikiLeaks ne cessera jamais d’enfler. Et là, l’adversaire n’est pas n’importe qui : Reporters Sans Frontières. Un soutien en moins pour WikiLeaks, après la perte de celle d’Amnesty International et d’autres organisations non-gouvernementales

Nous ne sommes pas certains que votre souhait de “mettre fin à la guerre” soit exaucé dans ces conditions et en attendant, vous avez fourni malgré vous une bonne raison à des États réputés démocratiques de surveiller Internet de plus près.

Dans une lettre publique directement destinée à Julian Assange, — le mystérieux fondateur et porte-parole de WikiLeaks –, Reporters Sans Frontières (RSF) regrette “l’incroyable irresponsabilité” de WikiLeaks. “Vous avez, à cette occasion, diffusé sur votre site quelque 92 000 documents mentionnant les noms de collaborateurs afghans de la coalition militaire internationale présente en Afghanistan depuis 2001 », explique Reporters Sans Frontières.

Mais WikiLeaks a “par le passé, fait œuvre utile en mettant à la disposition du public américain et international des informations révélant les très graves atteintes aux droits de l’homme et aux libertés publiques commises sous l’administration Bush au nom de la “guerre contre le terrorisme””, a cependant reconnu l’organisation. Elle cite notamment la publication en avril dernier de la vidéo où deux employés de l’agence Reuters et d’autres civils trouvaient la mort à Bagdad en juillet 2007, dû à une bavure militaire de l’armée américaine. “Nous avons soutenu cette démarche” car elle “répond au revirement de l’administration Obama quant à l’application du Freedom of Information Act ». Puisqu’en mai 2009, la Maison Blanche “est en effet, revenue sur sa parole en refusant, malgré une injonction judiciaire, de rendre publiques des photos de sévices infligés à des prisonniers détenus en Afghanistan et en Irak”.

Mais en revanche, ce que Reporters Sans Frontières n’apprécie pas, c’est de “divulguer l’identité de centaines de collaborateurs de la coalition en Afghanistan”, parce que ceci est par conséquent “lourd de danger”. “Les Talibans et d’autres groupes armés peuvent établir sans difficulté, à partir de ces documents, une liste noire de personnes à abattre et mener des vengeances meurtrières”, explique RSF. Reporters Sans Frontières n’apprécie pas non plus la transparence totale chez WikiLeaks. “Publier sans discernement quelque 92 000 documents classifiés pose un réel problème de méthodologie, et donc de crédibilité”, déplore RSF, expliquant qu’un travail journaliste implique “une sélection de l’information”, faisant référence à la publication de noms de collaborateurs Afghans parmi les 91.000 documents déjà publiés. WikiLeaks est “un média et, à ce titre, soumis aux règles de responsabilité de publication, comme tous les autres” précise l’organisation.

“Depuis des années, Reporters sans frontières milite pour que la législation fédérale sur la protection des sources dite “Loi bouclier” soit non seulement adoptée, mais appliquée sans discrimination aux médias traditionnels comme aux nouveaux médias Internet”, c’est pourquoi “nous condamnons toute forme de harcèlement envers les contributeurs ou informateurs de WikiLeaks de la part des autorités ou des services d’immigration, comme récemment le chercheur Jacob Appelbaum” insiste l’organisation. Ou encore celui du soldat Bradley Manning, qui est actuellement en l’attente de son procès dans une prison militaire à Virginia aux États-Unis, soupçonné par les autorités américaines d’avoir transmis la célèbre vidéo de la tuerie de Bagdad à WikiLeaks. “Vous ne pouvez revendiquer le bénéfice de la protection des sources et renier au même moment votre qualité de média par opportunisme”.

Le précédent que vous avez créé expose encore davantage à des représailles tous ceux qui, à travers le monde, risquent leur liberté et parfois leur vie pour l’information sur Internet. Une telle imprudence met en danger vos propres sources et au-delà, sur l’avenir d’Internet en tant que support d’information. Au jour d’aujourd’hui, 116 net-citoyens sont en prison dans une dizaine de pays, parfois pour un simple commentaire sur la Toile. Pouvez-vous concevoir la même situation au pays du Premier amendement ?

Alors que Julian Assange s’apprête à publier 15.000 autres documents sur le même thème, celui de la guerre en Afghanistan, RSF explique que WikiLeaks doit “rendre compte plus amplement de sa démarche” et ne pas répéter les “fautes commises”. Ceci implique “un nouveau départ, donc de nouvelles méthodes”.

JULIAN ASSANGE DÉCLARE QUE WIKILEAKS PRÉVOIT DE PUBLIER 15.000 AUTRES DOCUMENTS

En déplaise à Reporters Sans Frontières ou aux autorités américaines, Julian Assange a déclaré ce jeudi 12 août que WikiLeaks se préparait à publier 15.000 autres documents confidentiels sur la guerre en Afghanistan, en plus des 91.000 (environ) déjà disponibles de la “war diary” (“journal de guerre” en français).

Sans déclarer la date de publication, ni la méthode (s’il allait comme pour les 91.000 documents d’abord les publier par la voie du New York Times, du Spiegel et du Gardian ou directement sur le site), Julian Assange explique par une vidéoconférence retransmise à Londres que “on en est déjà à 7.000 documents”. Mais “jusqu’à présent, nous n’avons eu aucune aide, malgré nos demandes répétées, de la part de la Maison Blanche ou du Pentagone”, a expliqué Julian Assange, faisant notamment référence au souhait du porte-parole de WikiLeaks en Allemagne Daniel Schmitt d’avoir des contacts du Pentagone de manière à “rendre la rédaction des textes telle qu’ils puissent être publiés sans danger”. Mais le Pentagone, qui avait fait état de dangers pour les Afghans cités nommément dans des documents publiés jusqu’ici, a cependant affirmé n’avoir jamais reçu de demande en ce sens de la part de WikiLeaks.

A Washington, le porte-parole du Pentagone, Geoff Morrell, a réagi aux déclarations de Julian Assange en l’appelant à “retirer du site internet tous les documents volés”. Questionné sur le fait de savoir si WikiLeaks allait poursuivre la publication des prochains 15.000 documents promis, M. Assange a répondu, déterminé : “Absolument”. Si promesses tenues WikiLeaks venait à effectivement diffuser de nouveaux documents, malgré les réserves et “l’inquiétude” du Pentagone quant “au tort” que ces révélations “causent à nos troupes, à nos alliés et aux civils afghans innocents, nous atteindrions le summum de l’irresponsabilité”, a dit M. Morrell. Il a même déclaré que les services américains pensaient avoir identifié les rapports qui sont sur le point d’être diffusés.

Christophe Duman